« 22 août 1860 » [source : BnF, Mss, NAF 16381, f. 220], transcr. Amandine Chambard, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10022, page consultée le 04 mai 2026.
Guernesey, 22 août 1860, mercredi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon pauvre bien-aimé, bonjour que Dieu ait pitié de nous. Tu as raison, je
suis injuste, méchante et malade, trois vices théologaux dont un seul suffirait du
reste pour nous rendre très malheureux tous les deux. Je ne me fais pas illusion sur
le sort que je te fais et pourtant Dieu sait que je ne m’épargne pas pour tâcher de
te
rendre la vie heureuse mais je n’y parviens pas. Ne dis pas le contraire par bonté
et
par générosité car tu ne peux pas plus que moi être dupe d’une illusion que ma
susceptibilité rend de jour en jour plus impossible.
Si j’avais pu prévoir que ta
femme désirait aller chez Marquand j’aurais
refusé de grand cœur une invitation que je n’avais acceptée que pour ne pas perdre
l’occasion d’être avec toi sans te causer le moindre dérangement. Puisque d’habitude
tu me consacres un peu plus de ta soirée le lundi. Je ne pouvais pas le deviner mais
je t’avoue que j’ai éprouvé un mouvement d’impatience et de tristesse quand tu m’as
dit que Mme Hugo
était piquée de ce que Marquand ne l’avait pas invitée (sous-entendu à mon exclusion). Cette
plainte qui revient pour toutes les personnes et à toutes les très rares invitations
qui me sont faites les jours où d’habitude tu dois dîner ou passer la soirée chez
moi,
témoin l’humeur contre les pauvres Préveraud
quand ils nous invitaient une fois par an. Ce reproche m’est sensible chaque fois
qu’il revient. C’est un tort, j’en conviens, surtout de te le laisser voir, sans t’en
rendre autrement responsable, quoi que tu en dises. Une autre fois je m’appliquerai
à
te cacher mon impression et je tâcherai de m’effacer et de m’annuler encore plus si
c’est possible pour laisser à ta famille la place entière et le monopole de toutes
les
distractions et de toutes les relations quellesa qu’elles soient. Trop heureuse si j’arrive par ce moyen à éloigner
de nous toutes les tristesses et toutes les injustices avec lesquellesb nous blessons notre pauvre amour
qui n’en peut mais. En attendant je t’aime de toute mon âme.
a « quel ».
b « les quelles ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo se replonge dans son manuscrit des Misérables. Juliette attend impatiemment qu’il lui donne à copier.
- 12 juinElle part à Jersey, où Hugo la rejoint le surlendemain, pour un meeting de soutien à Garibaldi.
- 19 juinRetour à Guernesey.
- 30 décembreHugo se remet aux Misérables.
